L'autrice Izabel Chevrier a donné à sa quatrième saison de la quotidienne Indéfendable une tonalité particulière, en dépeignant sous différents angles la violence faite aux femmes, un sujet qui est malheureusement criant d'actualité.
Nous l'avons vu au retour des fêtes avec la cause troublante de Martine Brodeur (Maude Guérin), inspirée de l'histoire vraie de Gisèle Pélicot, puis avec la cause d'Emma Rondeau (Élizabeth Duperré), accusée d'avoir tué son ex-conjoint violent, qui venait tout juste de sortir de prison. Depuis une semaine, une nouvelle histoire nous est présentée, celle de Barbara Morel (Marie-Josée Tremblay), une féministe qui a été attaquée par un homme qui voulait la faire taire (Olivier Lamarche qui incarne Marc Durand).
Depuis quelques années, on assiste à une augmentation inquiétante des cas de féminicides, ici comme ailleurs. Plus encore, les discours masculinistes qui ont toujours existé trouvent un écho de plus en plus grand sur les réseaux sociaux. Des documentaires comme Alphas et Bitch! Une incursion dans la manosphère de Télé-Québec ont abordé ces sujets polarisants sous toutes les coutures, avec des témoignages des deux côtés de la médaille.
Depuis quelques années, on en parle aussi de plus en plus dans la fiction, une prise de parole nécessaire qu'a notamment voulu faire l'autrice d'Indéfendable, comme elle nous le confirme en entrevue. « Il faut savoir que moi j'ai produit plusieurs documentaires sur la violence conjugale, sur la violence faite aux femmes », nous explique-t-elle d'emblée. « J'ai rencontré des hommes violents, j'ai rencontré des victimes de violence conjugale qui ont survécu. J'ai rencontré des familles dans ma carrière de proches de femmes qui ont subi de la violence conjugale. »
Et pour moi, plus on en parle, mieux c'est.
Elle poursuit : « Les statistiques de violence faite aux femmes ne baissent pas. D'année en année, on n'arrive pas à faire diminuer ce ratio-là. Donc, c'est une réalité qui est là, qui se maintient, qui perdure. Et ce qui est très inquiétant dans notre société, c'est la montée de l'idéologie masculiniste. » En effet, il faut très peu de recherches pour apprendre qu'au Québec, la violence conjugale a atteint des sommets en 2021, avec 1 femme sur 200 dénonçant des infractions. En 2022, les femmes représentaient près de la totalité des victimes d'agressions sexuelles et de séquestration au Québec. Des données accablantes qui n'ont absolument rien de rassurant pour les femmes.
« Ça, pour moi, c'est une nouvelle donne, tu sais, dans le sens où je crois que ça a toujours existé. Des hommes de ce type-là, il y en a toujours eu. Ce qui est plus épeurant, c'est l'expansion... quand tu sais qu'il y a des jeunes qui ont accès à des podcasts, qui ont accès à tout ça », s'inquiète l'autrice.
Izabel Chevrier estime que la fiction peut jouer un rôle crucial pour sensibiliser à la violence, une tangente narrative que plusieurs autres autrices d'ici ont adoptée, qu'on pense à Chantal Cadieux avec Mea Culpa ou Danielle Trottier avec À coeur battant.
Izabel Chevrier nous dit à ce sujet : « Une femme qui est dans une position de violence, souvent l'entourage, on n'est pas conscient. Des fois, il y a des signaux. Des fois, il y a peut-être des choses qui pourraient être signalées qu'on n'ose pas signaler. On n'ose pas s'en mêler. Alors moi, de sensibiliser les gens à cette réalité-là, c'est important de la signaler la violence si on la soupçonne. »
Il faut tendre la main à ces femmes-là.
« C'est très difficile, très, très difficile de se sortir d'un cycle de violence conjugale », précise-t-elle. « Parce que ces femmes-là sont terrorisées. Mais ce n'est pas la première fois que j'aborde le sujet. L'an dernier, en saison 3, j'ai fait une cause de violence conjugale. C'était Kim et Lapointe qui représentaient une femme qui commençait par une alerte Amber puisqu'elle fuyait avec sa fille. Et elle se retrouvait accusée d'avoir enlevé son enfant, alors qu'elle fuyait un homme violent. C'était joué de très belle façon par Maxime de Cotret, qui jouait un pervers narcissique. »
En effet, Izabel Chevrier a souvent fait de ce sujet son cheval de bataille, dans Indéfendable et même avant, notamment avec la série documentaire Face au monstre, dans laquelle Ingrid Falaise nous menait à la rencontre de victimes de violence amoureuse et mettait en lumière le parcours incohérent que doivent traverser ces survivantes pour obtenir réparation.
« Je pense que j'ai été influencée par la visibilité, toute la montée du discours masculiniste, toute l'effervescence des podcasts, de ce mouvement-là, que je trouve très inquiétant chez les jeunes, que des jeunes hommes soient exposés à ces doctrines-là... », nous confie Izabel.
Moi, ça m'inquiète profondément. Je suis grand-mère d'un petit garçon du mois, pis j'en parle avec ma fille, qui est criminologue.
L'autrice s'inquiète d'ailleurs d'un élément particulier dans la lutte contre ces violences faites aux femmes : « C'est beaucoup les voix féminines qu'on entend dans les causes de violence familiale, ou violence faite aux femmes. Si tu réécoutais la cause de Martine Brodeur, j'ai beaucoup fait parler Léo et Lapointe. J'ai fait dire à Mario Dumont, dans une voix hors champ, "où sont les hommes?". Parce que c'est des femmes qu'on voit dans la rue, contre la violence faite aux femmes, les femmes qui vont faire le piquet devant le palais de justice aujourd'hui, il n'y a pas d'hommes. »
Moi, je suis entourée d'hommes bons, pour l'égalité de la femme. Il y en a plein, plein, plein, qui sont non violents. Mais elle est où, leur prise de parole?
Elle amène ainsi un point névralgique dans cet enjeu de société, la prise de parole capitale des hommes pour les femmes. En la montrant dans la fiction, elle espère ainsi donner l'envie aux hommes bons de se faire entendre davantage. En ce sens, elle a travaillé avec ses deux script-éditeurs, Pierre Houle et Marc Bisaillon, pour donner davantage la parole aux hommes sur ces sujets sensibles dans sa fiction, un travail réussi que nous avions d'ailleurs souligné dans le cadre de notre reportage sur les hommes sensibles dans nos écrans.
Ce qu'il faut en retenir, c'est que plus on en parle, plus on se sensibilise et plus on éveille les gens. C'est une réalité qu'il ne faut pas oublier et qui est constante et qui ne diminue pas, peu importe les efforts qu'on fait. C'est encore là.
Indéfendable se poursuit du lundi au jeudi à 19 h sur les ondes de TVA et sur TVA+.
Par ailleurs, nous vous conseillons le documentaire Les gars, faut qu'on se parle de Jean-Nicolas Verreault, dans lequel il tente de démystifier les tabous entourant la détresse psychologique chez les hommes. Un autre outil précieux pour soutenir la discussion.



