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Critique

La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé : intense et envoûtant, comme Xavier Dolan

La nuit où Laurier Gaudreault s'est réveillé

La voilà enfin, cette première série de Xavier Dolan qu’on attend depuis 2020 et dont on ne savait à peu près rien, sinon que sa distribution était éclatante et que ça s’annonçait géant. La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé, efficace et prenant suspense psychologique, sommeille maintenant sur Club illico depuis 24 heures, et ne nous rassasie qu’à son ultime seconde, avec son mystère glauque, étouffant. Intense.

Objet singulier, cette Nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé? Assurément. Son budget, à lui seul, sur lequel Club illico refuse de s’étendre, tout en concédant qu’il s’agit d’un « bon budget » et d’un « investissement majeur de Québecor » (additionné de la participation française de Canal+, où l’oeuvre sera diffusée en janvier), ne permet à peu près aucune comparaison avec le reste de notre télévision. Celle-ci boucle généralement ses productions en environ deux mois; La nuit… s’est filmée en 82 jours.

« L’argent est à l’écran », plaide Club illico. Ça se constate effectivement au premier coup d’oeil aux décors, costumes, coiffures des années 1990 et leurs pendants contemporains, aux musiques (magistrales) de Hans Zimmer et David Fleming, à la longueur et la densité des plans, toujours tellement chargés, d’émotion, de choses ou de paroles. Alors que, généralement, les épisodes d’une série ciselée en heures durent en réalité 42 minutes, les cinq mitonnés par Xavier Dolan s’étalent sur plus de 60 minutes.

Non-dits familiaux

La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé, c’est un récit de famille un peu tordu dans lequel on décèle toute la parenté du monde avec Les muses orphelines et autres sagas de non-dits familiaux pas nécessairement jojo de Michel Marc Bouchard, lesquelles ne renient pas un évident lien avec le répertoire plus ancien d’un certain Victor-Lévy Beaulieu. La roue tourne, qu’importe la notoriété, et transmission et filiation demeurent des thèmes chers aux esprits de nos grands auteurs.

Michel Marc Bouchard signait La nuit… en format huis clos pour le Théâtre du Nouveau Monde en 2019, avec les acteurs reprenant aujourd’hui leur rôle à la caméra, Julie Le Breton, Patrick Hivon, Éric Bruneau, Magalie Lépine-Blondeau. On y reconnaîtra quelques traits de Tom à la ferme, autre offrande de Xavier Dolan partie d’un texte de Bouchard, relevant également du thriller, un genre qui leur sied bien à tous les deux.

À Val-des-Chutes, municipalité fictive qu’on imagine à proximité de Rivière-du-Loup (les tournages extérieurs ont eu lieu dans une rue de Repentigny), Madeleine, la matriarche des Larouche, s’apprête à rendre l’âme. Traînant chacun son boulet personnel, ses quatre enfants, Julien (Hivon), Denis (Bruneau) et Elliot (Dolan) se rameutent à son chevet. Quatre? Oui, car il y a aussi Mireille (Le Breton), partie depuis trop longtemps, le coeur lourd de trop de secrets. Mireille est devenue thanatologue et c’est à elle que sa maman a ordonné de l’embaumer, par la bouche de ses dernières volontés.

La femme au tempérament rock and roll rentre donc au bercail, des reproches plein la besace envers son aîné Julien. Dans les flashbacks bien imbriqués à l’action et non pas accessoires, on comprendra qu’une nuit d’octobre 1991, celle où Laurier Gaudreault (Pier-Gabriel Lajoie), un inséparable ami des enfants, s’est réveillé, a complètement bouleversé le destin paisible de clan aisé. Mais que diantre s’est-il passé ce fameux soir? Vous aurez peine à reconnaître Magalie Lépine-Blondeau dans le rôle d’une belle-sœur sans trop d’éducation, grossièrement attriquée, familièrement engueulée, mais loin d’être sotte.

La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé, c’est du Xavier Dolan pur jus, avec tout ce que l’appellation comporte d’édifiant, de réjouissant et d’agaçant : portions oniriques exposant souffrance et exaltation, caméra souvent très (trop?) nerveuse, ou à l'inverse au ralenti, extraits de chansons francophones interprétées par les protagonistes féminins comme si leur vie en dépendait (ici, « Et Cetera » de Gabrielle Destroismaisons et « Regarde-moi » de Céline Dion), ces vérités qu’on se garroche trop fort au visage… Et cette nécessité de s’immerger pleinement pour ne louper aucun détail, aucun indice.

Et, si c’est bon, cette fiction, oui, c’est parfois long. Plusieurs ont déjà décrié la lenteur de l’affaire et on renchérira en affirmant que Xavier Dolan s’est visiblement payé la traite en appuyant parfois fort sur le crayon de l’envoûtement. Mais on ne peut pas reprocher au créateur de se dénaturer.

Les cinq épisodes de La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé sont disponibles dès maintenant sur Club illico.