Portée par les échos favorables qui la précède, la nouvelle série de Martin Matte, intitulée Vitrerie Joyal, débarque enfin sur Prime Vidéo ce vendredi, tel un beau présage de cette nouvelle collaboration en fiction entre nos créateurs d'ici et le géant américain. L'auteur et comédien frappe encore une fois dans le mille avec cette autofiction, tricotée avec émotion, qui conjugue habilement l'humour, le drame et les malaises.
On fait un retour au milieu des années 90, pour entrer dans le quotidien d'une famille comme tant d'autres. André Joyal est un homme de son temps, un paternel aimant, mais sévère, parfois colérique, qui prend les bouchées doubles pour que l'entreprise familiale, une importante vitrerie, continue de prospérer. Malgré tous ses bons efforts, il voit pourtant se fissurer son rêve de léguer son entreprise, acculée à la faillite, à ses deux fils. L'un d'eux s'investit corps et âme dans la compagnie, souhaitant la revitaliser en l'informatisant tandis que l'autre rêve plutôt de faire carrière en humour. Tout cela vous dit quelque chose? Bien sûr, puisque Martin Matte s'est inspiré de sa propre vie pour ce nouveau projet près du coeur. Un drame viendra tout faire basculer pour les Joyal, qui n'auront d'autres choix que de s'épauler pour avancer.
D'emblée, ce qui frappe dans Vitrerie Joyal, c'est la recréation d'époque, digne des plus grandes productions. On nous replonge 30 ans en arrière, alors que l'environnement d'André Joyal, un homme en dissonance avec la société qui évolue plus rapidement que lui, est encore dans les tonalités de gris et de brun. Les artisans qui ont travaillé sur ce projet n'ont pas lésiné sur les moyens pour que ce retour en arrière soit impeccable, des Ford Festiva des vendeurs aux mallettes brunes en passant par les téléphones muraux et les costumes et coiffures qui font sourire.
Soutenue par une réalisation inventive du grand réalisateur Guillaume Lonergan, qui transforme en poésie tout ce qu'il touche, et une trame sonore enviable, qui mélange habilement les succès québécois (Jean Leloup, Les BB, Francine Raymond) et les classiques américains de l'époque (notamment « Mr Jones » des Counting Crows), Vitrerie Joyal nous fait revivre une époque révolue en pointant subtilement du doigt ce qui a changé et ce qui ne changera jamais.
Fidèle à lui-même, Martin Matte ponctue sa proposition de moments de beaux malaises, écorchant au passage tout et tout le monde. Les femmes vont grincer des dents devant l'humour « mononcle » de certains personnages, tandis que la diversité en prend un coup dans la bouche du paternel qui refuse d'évoluer. Les deux fils agissent en ce sens en contrepoint, comme le reflet d'une société qui va continuer de se métamorphoser malgré ses citoyens les plus récalcitrants. Parfois, on rit franc et parfois, on rit jaune en étant témoins de nos travers, d'une histoire jalonnée par les faux pas et les réussites, les traditions et l'innovation. En ce sens, le scénario, truffé d'idées brillantes et de l'humour si caractéristique de Matte, touche la cible chaque fois. Plus tragicomédie que comédie, Vitrerie Joyal vous fera passer par toute la gamme des émotions, notamment dans les trois derniers épisodes où l'on nous promet un virage dramatique important. (Le texte se poursuit plus bas)

Dans ce contexte, Martin Matte s'offre son meilleur rôle en carrière, celui d'un père à la dérive, en proie à une fatigue professionnelle qu'il ne fait que nier. Son désarroi peut parfois être drôle, mais il est surtout émouvant, à une époque où l'on n'avait pas encore les mots pour décrire nos états d'âme. À ses côtés, Pier-Luc Funk brille dans le rôle de Philippe Joyal, personnage inspiré de Martin Matte, un jeune homme qui rêve grand, mais qui est pris dans un carcan familial strict. Pierre-Yves Roy-Desmarais épate aussi dans un rôle plus sérieux qui l'amène complètement ailleurs et qui montre l'ampleur de son talent. Ce n'est pas une surprise pour personne, son personnage, Vincent Joyal, sera victime d'un accident qui va le laisser transformé à jamais. Après les trois premiers épisodes présentés en primeur aux médias, nous n'avions pas encore vu comment le comédien livrera le traumatisme crânien qui va faire éclater la vie de cette famille.
Pas de faux pas au sein de cette distribution tout étoile, qui excelle dans ce contexte d'époque, qu'on pense à Guillaume Cyr dont le personnage est absolument irrésistible, Marilyse Bourke qui est touchante en épouse qui veut s'émanciper, Florence Longpré qui nous fait rire en secrétaire autoritaire qui a besoin de se détendre et François Chénier qui vous fera sourciller avec son vendeur déplacé. Martin Matte fait aussi un clin d'oeil au scandale de l'ancien maire de Laval, qu'il dépeint dans la série avec l'aide du comédien Marcel Leboeuf, un rôle détestable, et son adjoint joué par Sam Breton. Steve Laplante, Geneviève Alarie, Marc Beaupré, Rémi-Pierre Paquin, Luc Boucher, Patrick Emmanuel Abellard, Frédérike Bédard, Laurence Leboeuf et d'autres complètent le portrait. Pour présenter plusieurs de ces personnages, la production brise le quatrième mur en leur permettant de s'adresser à la caméra, une tactique utilisée avec parcimonie et soin.
Sans faire dans la dentelle avec son personnage, Martin Matte semble faire la paix avec son passé dans Vitrerie Joyal, en offrant à son père une rédemption qui est permise en fiction. Le résultat ressemble définitivement à une lettre d'amour, d'un fils à son père, en dépit de leurs différences et de leurs aspirations contraires. Petit bijou télévisuel, véritable lucarne sur le talent d'ici, Vitrerie Joyal s'impose comme un incontournable en cette saison printanière. Nous ne saurions vous le conseiller davantage!
Les six épisodes de Vitrerie Joyal seront disponibles à compter de ce vendredi 1er mai sur Prime Vidéo.







