Lorsque le cinéma français flirte avec la superproduction américaine, cela donne Chien 51, un ambitieux long métrage de science-fiction où le spectacle, tonitruant et nerveux, finit par vampiriser la matière première, prometteuse, mais simpliste.
L'assassinat d'une personnalité importante (Thomas Bangalter, le fondateur de Daft Punk) risque de plonger un Paris futuriste dans le chaos. Le défunt était l'inventeur visionnaire d'une intelligence artificielle, Alma, qui assurait la sécurité - et le contrôle - de la ville divisée en trois zones selon les classes sociales. Afin d'y voir plus clair, une inspectrice d'élite (Adèle Exarchopoulos) et un policier bourru (Gilles Lellouche) doivent faire équipe.
Cette adaptation très libre du roman de Laurent Gaudé ne manque pas, du moins sur papier, de profondeur. Il est question de la propension autoritariste d'un homme haut placé (Romain Duris) qui est prêt à tout pour museler le leader d'un groupe anarchiste (Louis Garrel) dans une société totalitarisme où les inégalités sociales et économiques sont criantes. Un suspense policier et paranoïaque qui est doublé d'une réflexion sur les dérives de l'intelligence artificielle.
L'individu se retrouve donc face à la machine, comme dans les précédents films de Cédric Jimenez (Novembre, BAC Nord, La French). Et à l'image de ce triptyque sur le pouvoir, le récit narratif réduit rapidement ses enjeux comme peau de chagrin jusqu'à les dénaturer complètement. Pourquoi multiplier les personnages (à l'instar de ce médecin campé par Valeria Bruni Tedeschi) si leur utilité ne dépasse pas deux scènes? Les éléments politiques n'ont ainsi plus d'espace pour se déployer et encore moins la nuance. L'intrigue téléguidée cousue de fils blancs finit par s'enliser, jusqu'à une conclusion décevante qui s'étire en longueur.
L'effort n'est donc qu'un prétexte à une succession de séquences explosives. Elles sont impressionnantes et d'une redoutable efficacité, tant le cinéaste sort l'artillerie lourde (soin constant apporté à l'image, montage musclé, rythme trépidant, musique haletante). Entre une poursuite automobile sur le bord de la Seine, des attaques de drones et une virée dans un rave, le budget colossal de Chien 51 (un des films français les plus coûteux de la dernière année) paraît clairement à l'écran. Quelques moments d'adrénaline déçoivent toutefois (comme cette plongée dans un égout, bien pâle à côté de la finale du chef-d'oeuvre de The Third Man de Carol Reed) et sacrifier la réflexion à l'action est toujours un couteau à double tranchant.
S'il flirte avec l'anticipation, le long métrage développe un univers bien familier qui n'a malheureusement rien d'authentique. On y retrouve toutes les obsessions du romancier Philip K. Dick: celles traitées avec plus de doigté sur Minority Report et, surtout, Blade Runner. Avec ses cheveux peroxydés, Gilles Lellouche ressemble d'ailleurs à un croisement entre Rutger Hauer, l'antihéros fatigué du chef-d'oeuvre de Ridley Scott, et Bruce Willis dans The Fifth Element. S'il s'avère conventionnel dans sa façon de jouer des contrastes, le duo en place fonctionne plutôt bien. Adèle Exarchopoulos est une des meilleures actrices de sa génération (il faut la voir dans L'accident de piano de Quentin Dupieux pour s'en convaincre) et leur karaoké ne s'oubliera pas de sitôt. Malheureusement, leur similihistoire d'amour n'avait aucune raison d'exister. Et comme le film est sombre et froid, ce ne sont pas ces personnages bidimensionnels qui vont l'humaniser.
Avec ses thèmes cruellement d'actualité, son casting cinq étoiles et son budget colossal, Chien 51 avait tout pour être un thriller brillant. Il ne l'est que trop rarement. Sa propension à viser le divertissement à sens unique s'avère frustrante, tout comme celle de limiter ses enjeux complexes à leur plus simple expression. Comme si le spectateur était incapable de se casser la tête alors que bien souvent, c'est tout ce qu'il demande.
