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Après Squid Game et Parasite, ce nouveau thriller coréen pousse la cruauté encore plus loin

3.5
Notre critique

Si vous pensiez que le cinéma sud-coréen avait tout dit sur la brutalité de la lutte des classes avec Parasite ou Squid Game, détrompez-vous. Park Chan-wook est de retour avec une fable sociale aussi macabre que jouissive, où la peur du déclassement pousse un homme ordinaire à commettre l'impensable. Une œuvre percutante qui prouve, une fois de plus, que le "Pays du Matin calme" n'a pas son pareil pour mélanger comédie noire et violence graphique.

Le cinéma sud-coréen a le don de proposer des films percutants qui mélangent habilement comédie noire, drame et suspense, le tout porté par une esthétique visuelle marquante et souvent traversée par une violence franche assez graphique. Du film de zombies Dernier train pour Busan de Yeon Sang-ho à la série à succès Squid Game, ces œuvres mettent fréquemment en scène les dérives d’un système économique impitoyable, où les plus vulnérables peinent à survivre face aux plus privilégiés. La montée sociale semble souvent hors de portée… à moins d’embrasser une logique de prédation sans pitié où la fin justifie les moyens.

Aucun autre choix, le plus récent film du cinéaste adulé Park Chan-wook, lauréat du Prix de la mise en scène au Festival de Cannes en 2022 pour le remarquable thriller néo-noir Decision to Leave, ne fait pas exception. Sous la forme d’une fable sociale cruelle et macabre, portée par un humour noir corrosif qui force le spectateur à sourire jaune, le film évoque par moments l’acidité jubilatoire de Parasite de Bong Joon-ho. À la différence près qu’ici, plutôt que d’observer une famille pauvre infiltrer le quotidien des riches, Park Chan-wook inverse la perspective et suit un homme aisé prêt à tout pour préserver son statut social et ne jamais perdre ses privilèges.

Le film raconte l’histoire de You Man-su, cadre dans une usine de pâte et papier, brutalement congédié après 25 ans de loyaux services lorsque de nouveaux investisseurs américains prennent le contrôle de l’entreprise. Celui qui menait jusque-là une existence aisée et enchanteresse devient soudainement chômeur. You Man-su refusant d’envisager autre chose qu’un poste équivalent à celui qu’il occupait auparavant, bien que sa recherche d’emploi s’enlise. Pendant ce temps, la famille multiplie les restrictions budgétaires, comme suspendre l’abonnement Netflix ou encore, au grand désarroi des enfants, envoyer les chiens chez les grands-parents « parce qu’il y a trop de bouches à nourrir ».

Le coup de grâce survient lorsque la vente de la maison devient une réelle possibilité ; moment fatidique où You Man-su n’aura « aucun autre choix » que d’entreprendre la voie de la violence, et ce, en affichant une offre d’emploi fictive afin d’éliminer la concurrence. Le récit bifurque ainsi sur des chemins kafkaesques, tellement le protagoniste est entraîné dans une spirale absurde et désespérée où la logique ne semble plus exister. Les péripéties deviennent assez rocambolesques, peut-être même trop, ce qui déboussole quelque peu. C’est indéniable : à chaque scène, on est surpris et dérouté.

Sur le plan formel, Aucun autre choix confirme la virtuosité de son auteur. Dès la scène d’ouverture, volontairement caricaturale, le cinéaste expose une famille baignant dans un bonheur artificiel, tandis que le patriarche se complaît dans l’illusion de « n’avoir besoin de rien d’autre », sous de somptueux cerisiers en fleurs dont les pétales violets tombent comme une promesse déjà fanée. Aussi, Park Chan-wook joue brillamment avec la lumière naturelle, souvent aveuglante lorsque les personnages sont en état d’aliénation, conférant une puissance visuelle indéniable à l’ensemble.

Le montage précis, les transitions inventives et la composition rigoureusement calculée des plans rappellent constamment la maîtrise exceptionnelle du cinéaste. Impossible également de passer sous silence la performance élastique de Lee Byung-hun (connu du grand public pour son rôle du Maître du Jeu dans Squid Game) dont le jeu, oscillant entre froideur clinique et désespoir grotesque, s’avère essentiel à l’équilibre du ton tragicomique du film.

Dédié au grand maître du thriller politique Costa-Gavras, qui avait déjà adapté le même roman en 2005, Aucun autre choix se révèle plus lumineux et moins brutal que Oldboy, l’un des films les plus célèbres de Park Chan-wook. Il s’agit même de l’une de ses œuvres les plus accessibles, malgré une conclusion un peu longue et un rythme parfois inégal. Il n’en reste pas moins un film intelligent, mordant et très pessimiste sur le monde du travail, qui pose un regard lucide sur la peur de déchoir et la violence que peut engendrer la pression sociale. Une thématique qui dépasse largement les frontières de la Corée du Sud et qui trouve aussi un écho chez nous, notamment dans Gagne ton ciel de Mathieu Denis.